

Au détour d’un appel à la fin de l’été 2024 surgit l’idée d’explorer le sujet de la mort et de notre rapport à elle, à nos mort.e.s, au silence ou tabou qui règne parfois en suivant le deuil. Ce deuxième numéro de K7 Technosensible fut pour nous l’occasion de plonger dans des histoires de fantômes, d’étudier les symboles et rites mortuaires existants ou émergents, de raconter l’histoire de femmes oubliées, de se projeter dans le futur des cimetières et enfin évidemment d’aborder ce que le numérique modifie dans ce lien entre personnes vivantes et défuntes. Aborder un sujet tel que la mort demande une certaine délicatesse, pose des questions éthiques, particulièrement lorsque l’on manipule des outils d’intelligence artificielle pour la raconter. Au sein de ce numéro nous avons fait le choix de dresser une pluralité de portraits, de récits dans l’idée d’offrir un paysage historique et féministe, prospectif, poétique, parfois drôle aussi, de la mort et de ce qui l’entoure hier, aujourd’hui et demain. Promis, vous en sortirez vivant.e.
Ce numéro nous aura en tout cas permis d’explorer des questionnements que nous avaient posé la réalisation de notre premier numéro, en poussant la réflexion à des confins que nous-mêmes n’avions pas envisagé. A l’heure où les outils d'intelligence artificielles permettent de nouvelles mise en scène des personnes défuntes, qu’est-ce que cela vient troubler dans notre rapport à la mort ? Comment s'envisager soi-même comme futur.e ancêtre ? Ces quelques semaines de recherche et d’expérimentation, notamment pour réanimer des mortes, a ouvert un champ de réflexion autour des inégalités de genre face à la mort et à la mémoire. C’est quelque part à cet endroit là que notre média s’inscrit : travailler la mémoire, ouvrir les imaginaires de manière inclusive via des outils numériques, offrir des projections désirables de l’avenir pour nos vies dans le présent.
Myriam Hammad et Zoé Pasquier
Au rendez-vous de cet épisode du podcast La Cassette de K7, nous envisageons la question de l’IA et de la perspective d’être des mort sartificiels avec un spécialiste : Grégory Delaplace. Au sein de cet épisode vous retrouverez aussi Camile Paix pour évoquer son ouvrage Mère Lachaise autour du matrimoine funéraire français et ses ressentis sur son enquête. Une recherche de rêves qui parlent de mort et d’anecdotes d’enterrement racontée par des voix organiques et artificielles.
A écouter sur Deezer, Spotify, Apple Podcast ou sur YouTube.
Il existe une phrase presque tautologique qui dit que « la mort fait partie de la vie », elle reste pourtant un de ces sujets tabou dans nos sociétés occidentales. Elle fait se rendre grave nos visages et nos voix se calfeutrer dans des bredouillements et banalités chuchotées. La mort, on l’esquive et dès qu’il en est question, la majorité se tait, s’échappe, bref, se meurt. La poétesse Katherine Manfield nous dit : « La mort ne nous fait pas peur parce qu’elle est éloignée, mais parce qu’elle est si proche qu’elle pourrait être une partie de nous-mêmes. » Parce que ce sujet nous est si proche et si distant à la fois, parce qu’il est face à de grandes évolutions potentielles et qui touchent notre universalité à toutes et à tous, nous avons décidé de regarder de plus près la Grande Faucheuse. Il sera ainsi question de la façon dont elle a pu être appréhendée à travers les cultures et les époques, mais aussi la façon dont elle a pu communiquer avec nous, et dont nous pourrions demain, être tentés de communiquer avec elle.
Plusieurs étapes ont été nécessaires pour construire l’article “Mourir pour toujours, Hanter à jamais”, disponible sur commande en fanzine. Des premières recherches avec ChatGPT pour avoir une idée de références (vérifiées) à mobiliser, la création d’un GPT “Nécromancie” spécialisée en arts et rites funéraires, de nombreuses recherches historiques et documentaires. La rédaction a été faite à quatre mains, sans génération de texte. La recherche de codes graphiques pour les illustrations a été réalisée avec Midjourney.
Les rites funéraires traduisent en grande partie la manière dont les vivants font face à la mort. S’y intéresser, c’est comprendre comment les sociétés ont évolué sur cette thématique au cours du temps : ce qui a perduré, ce qui s’est oublié et ce qui pourrait être de nouveau mobilisé. C’est il y a environ 100 000 ans, dans une grotte appelée aujourd’hui Qafzeh (le précipice en arabe), en Israël que l’on estime avoir retrouvé la première tombe humaine contenant deux individus : une femme et un enfant. Ce site préhistorique est venu apporter au cours de l’histoire de nombreuses découvertes et “La femme et l’enfant de Qafzeh” est considérée comme l’une des plus anciennes preuves que nos plus vieux ancêtres les “Homo Sapiens Sapiens” avaient en réalité des pratiques funéraires très similaires à celles que l’on continue d’opérer aujourd’hui, soit le dépôt de de cadavres dans une simple fosse.
Mais il existe de plus anciens signes encore de pratiques et de rites funéraires. On pourra ainsi prendre pour exemple au Ve millénaire avant notre ère, des tombes monumentales appelées dolmens que l’on retrouve sur la façade atlantique. Elles sont souvent constituées en un arrangement de pierres in situ et les archéologues considèrent qu’elles pouvaient représenter l’existence d’hommes puissants (les femmes étaient absentes) de leur époque. Ce n’est qu’aux débuts du IVe millénaire, que l’on retrouve la trace de monuments regroupant des morts plus nombreux, mais à l’individualité respectée. Les sépultures collectives qui sont retrouvées 500 ans plus tard sont bien souvent de dimensions plus modestes. Pour les premiers fouilleurs du XIXe sicèle, elles se présentent comme des ossuaires, qui peuvent être situés dans des cavités naturelles, des sépultures en bois, en fosse ou dans des dolmens. Elles comportent généralement les restes mélangés de dizaines, voire de centaines de défunts.
Ces premières découvertes nous permettent de savoir que les homo sapiens avaient dès lors développé une véritable conscience de la mort. Bien des siècles plus tard, il est évidemment une culture qui se sera démarquera en la matière tant les tombes ont perduré dans le temps et continuent d’abriter de nombreux mystères. Il s’agit des tombeaux consacrés en Egypte ancienne dont les offrandes, les rites et les actes funéraires étaient extrêmement élaborés. Parce que les égyptiens anciens croyaient que la mort n'était qu'une étape vers la vie éternelle, ils préservaient le corps à travers la momification. Les tombeaux étaient remplis de tout ce dont le défunt pourrait avoir besoin dans l'au-delà : nourriture, objets personnels, statues des serviteurs (ou chaouabtis), et textes religieux, tels que les Textes des Pyramides, les Textes des Sarcophages et le célèbre Livre des Morts. Ces textes étaient conçus pour guider l'âme à travers les dangers du monde souterrain vers une existence éternelle. Pour protéger les tombes du pillage, les architectes royaux de l’époque ont redoublé d’imagination et de complexité pour les protéger. Le tombeau de Nefertiti ayant vécu aux environs de 1370 à 1333 av. J.-C. et épouse du roi (Akhénaton) qui dispose de plus de représentations d’elle, n’a jusqu’à ce jour, encore jamais été retrouvé.
Eric Crubézy, premier Professeur d’anthropologie biologique de France, explique qu’il existe trois temps dans le rapport des vivants à leurs morts. Il s’agit ainsi dans un premier temps de voir le corps, pour qu’il soit bien identifié. Puis de le cacher : c’est alors la période de veille funéraire, de dernier rite pratiqué sur ce dernier avant qu’il ne soit mis en bière ou consumé. Survient ensuite le temps de le « sacraliser » c’est-à-dire d’organiser le récit autour de son souvenir. A travers son enquête moderne menée sur près d’une quarantaine d’années il explique :
« Dans le cas de la mort subite d’un être cher, le personnel soignant et les professionnels de la mort ont vite remarqué l’importance pour les proches de « voir » le corps du défunt. Après la Première Guerre mondiale, combien de parents ont assisté sans broncher à l’ouverture de la tombe de leur fils, dont ils se demandaient s’il était bien décédé. »
« Voir », « cacher », « sacraliser » sont ainsi des opérations symboliques qui constituent le rituel funéraire. » Si ce triptyque est la règle parmi les personnes humaines et l’est beaucoup moins chez les animaux, c’est parce qu’il rejoint véritablement cette idée de conscience de la mort. Et de ce que cela touche à la limite de l’imagination humaine. Sans identifier, voir et cacher les êtres proches décédés, il est extrêmement difficile pour un être humain d’envisager la séparation. Mais, ce qui caractérise aussi profondément l’être humain, c’est le côté social de la mort : le groupe dans lequel la mort survient va venir déterminer les règles, aider à passer la crise affective. C’est la société des vivants de son ensemble qui va s’adresser à celle des morts.
Les façons de “cacher” les morts cependant, peuvent être très différentes. Tandis qu’en Europe occidentale, la mort correspond à une esthétique très grise, marbrée, de fleurs fânées, accentuée par la mort médicalisée, il en va d’autres formes et couleurs chez d’autres peuples.
Au Ghana par exemple, chez les Ga, les cercueils sont présentés sous forme d’objets qui représentent de manière significative le défunt. Ces cercueils peuvent prendre la forme de voitures, de poissons, d’avions, ou même de bouteilles de boisson, selon la profession ou les passions du défunt. Cette tradition honore la vie du défunt de manière créative tout en mettant à contribution les savoirs des vivants.
En anthropologie sociale, Arnold Van Gennep en 1909, a analysé les rituels funéraires comme un rite de passage pour lequel trois étapes ont été définies : séparation d’avec le mort, liminarité (période du rituel pendant laquelle l’individu n’a plus son ancien statut et pas encore son nouveau statut) et agrégation du mort à un nouvel ensemble, celui des morts de la communauté, des ancêtres. Comment devient-on un ancêtre ? A partir de quand ? Chaque population dans le monde a sa manière bien à elle de venir répondre à cette question. Alors que certaines cultures sont plutôt frileuses à l’idée de convoquer ou de se souvenir de ses morts, d’autres en sont beaucoup plus proches et renouent plus facilement avec l’idée que les morts font partie de la vie.
A Madagascar, il existe le "Famadihana", ou "retournement des morts" : une coutume où les défunts sont exhumés, enveloppés dans de nouveaux linceuls, et portés en procession à travers le village. Cette célébration, qui peut avoir lieu tous les 5 à 7 ans, est un moment de joie où les familles dansent, festoient, et rendent hommage à leurs ancêtres. La connexion entre les vivants et les morts est ainsi renforcée. Les morts continuent de faire partie de la vie sociale des vivants.
C’est chez les Aztèques, les Toltèques et d’autres peuples Nahua, que le « Jour des morts » se serait probablement démocratisé il y a plusieurs milliers d’années. Dans ces cultures préhispaniques, la mort était vue comme une phase naturelle du long continuum de la vie. Ainsi, les morts étaient toujours des membres de la communauté, maintenus en vie par la mémoire et l’esprit, et, à l’occasion du Día de los Muertos, ils revenaient temporairement sur terre.
Aujourd’hui, La célébration moderne du Día de los Muertos est un mélange de rites religieux préhispaniques et de fêtes chrétiennes. Elle a lieu le 1er et le 2 novembre, le jour de la fête de la Toussaint et le jour de la commémoration des fidèles défunts de l’Église catholique, à l’automne. En 2008, l’UNESCO a reconnu l’importance du Día de los Muertos en l’ajoutant à sa liste du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Il faut aussi noter, que ce patrimoine immatériel comprend toutes les traditions, les expressions vivantes et les mémoires qui sont transmises de générations en générations. La séparation avec les morts, leur sacralisation et les hommages rendus n’ont pourtant jamais effacé la fascination, le désir et le souhait de pouvoir entrer en communication avec eux.
D’hier à aujourd’hui, les récits de manifestation des morts dans le monde des vivants existent et abondent plus ou moins selon les régions, mais d’aucune dans le monde ne s’en prive totalement. Les esprits, fantômes, les apparitions ou figures spectrales furent longtemps délaissés par le domaine scientifique, la tradition faisant subsister l’opposition entre science et croyance. Les sciences humaines et sociales finissent par s’en saisir devant le grand nombre de récits, soit de matière à analyser. Dans le champs des sciences de l’information et de la communication notamment, un double positionnement s’opère : celui de l’analyse de discours au sein des récits existants, mais aussi un regard sur l’évolution des manifestations en fonction des dispositifs médiatiques. En effet, à chaque avancée technologique son lot de nouveaux phénomènes fantomatiques : l’arrivée de l’enregistreur audio, du téléphone, de la radio ou du cinéma sont systématiquement associées à des apparitions visuelles ou auditives selon des amateurs de fantômes, des spécialistes de l’occulte ou des médiums.
Ainsi, rapidement après l’invention du télégraphe, des coups frappés se manifestent dans les communications et selon certain.e.s, contiendraient un code. La démocratisation de la radio est liée à un mythe selon lequel des fantômes se manifesteraient dans le bruit blanc que l’on entend lorsque l’on change de station. Les bandes magnétiques seraient assez sensible pour détecter les communications post-mortem ou encore la photographie et le cinéma laisseraient apparaître des figures spectrales sous formes de traces blanches, de visages...
Obersvé et raconté par Philippe Wallon, l’exemple de Tina Resch en 1984, en Caroline du Nord aux Etats-Unis demeure l’un des phénomènes les plus documentés. La jeune fille était alors décrite comme en proie à de violentes colères, qu’elle ne parvenait pas à expliquer. Celles-ci avaient tendance à faire se déconnecter tous les appareils électriques de la maison famille. Intrigués par le phénomène, Mike Rager journaliste et le photographe Fred Chaxon parviendront alors à saisir ce cliché qui fera le tour du monde. Les supports médiatiques, en tant que producteurs d’image et de son, deviennent par essence des producteurs de représentations, des producteurs d’imaginaire ou de fantasmes.
Les mots “fantasmes” et “fantômes” proviennent d’ailleurs tous deux d’une même racine : le mot grec phantagma qui signifie à la fois spectre et image mentale. L’anthropologue Grégory Delaplace décrit la manifestation des morts - par voie technologique ou non - dans le réel comme une forme de “débordement” qui s’expliquerait par les circonstances du décès, une injustice non réparée ou une sépulture non respectueuse de la personne défunte.
Si les croyances et les rites ont évolué à travers les époques, un triptyque demeure similaire ans le traitement de la mort à toutes les cultures humaines : voir, cacher et sacraliser ses morts.
Émission réalisée le 20/09/24 au studio de la Gaîté Lyrique à Paris, avec Camille Paix, Grégory Delaplace et animée par Myriam Hammad.
Podcast La Cassette de K7
Article mourir pour toujours
Comprendre les usages des rites funéraires à travers le monde
Aux origines du rituel, la conscience de la mort

Vue aérienne du panthéon de San Andres Mixquic dans le cadre des célébrations du Jour des Morts 2021 à Mexico. L'une des fêtes les plus populaires du pays, le Día de los Muertos vise à commémorer les personnes décédées par des offrandes, des réunions de famille et des visites sur leurs tombes. crédit : Hector Vivas
Production et réalisation Myriam Hammad et Zoé Pasquier
Image générée sur Midjourney, par Zoé Pasquier, 2024.
Capture d'écran, 2024
Voir, cacher, sacraliser ses morts


Consacrer un.e ancêtre, devenir un.e ancêtre

Innovations médiatiques et communication avec les morts : un parallèle saisissant
Panorama des innovations médiatiques et exemples de communication avec l’au-delà
Un générateur d’épitaphes, il n’en existait pas en français. Qui a déjà eu la curiosité de se pencher sur les mots de sa propre tombe ? Croiser cette réflexion avec des IAs génératives a donné naissance à cet outil, entraîné via Chat GPT Plus sur une base de données composée d’épitaphes sélectionnés aux petits oignons, par nos soins. Nous avons tenté de créer un outil génératif en jouant sur les traits d’humour, l’originalité ou la poésie des résultats. A vos claviers !
Essayer ici
Premiers échanges
Voici une suggestion pour un épitaphe poétique, inspirée par l’amour des mots de la personne :
Son âme s’est tissée dans les vers, Dans l’éternité elle trouvera ses rimes.
C’est vrai que l’ambiguïté des « vers » peut prêter à sourire ! Si tu souhaites garder cette touche d’humour tout en respectant l’amour pour la poésie, voici une version légèrement ajustée pour jouer sur ce
double sens :
Ses vers l’accompagnent, Qu’ils soient de terre ou de poésie.
Voici une suggestion pour un épitaphe poétique, inspirée par l’amour des mots de la personne :
Son âme s’est tissée dans les vers, Dans l’éternité elle trouvera ses rimes.
Je cherche une épitaphe pour une personne qui aimait la poésie.
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Cette épitaphe est également humoristique parce que les vers mangent potentiellement les corps enterrés.
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Cette épitaphe est également humoristique parce que les vers mangent potentiellement les corps enterrés.
Poèmes
Plusieurs étapes ont été nécessaires pour construire la production Pari Postal sur le cimetière du Père Lachaise : une première journée d’immersion pour comprendre le lieu et revenir avec des premières impressions, de très nombreuses recherches de documentation et d’archives sur l’histoire du cimetière, Paris et les femmes mentionnées, une sélection de portraits selon l’angle de notre vidéo, la mémoire féministe, et en lien avec notre ligne éditoriale.
Concernant nos procédés et les outils d’IA utilisés : toutes les histoires passées sont tirées de véritables archives, font suite à des semaines de recherche et les textes sont entièrement écrits à la main. L'animation des archives en début de chapitre est réalisée via l'outil de génération vidéo Haluo.ai. Les images pour la partie prospective / future ont été générées sur Midjourney, la génération de voix a été réalisée sur Elevenlabs. L'habillage sonore est tiré de la banque sonore de la BBC et le dernier morceau de la vidéo a été généré sur l'outil Udio.
Pari postal est à regarder ici :
Création vidéo, Pari Postal
Illustration générée par Midjourney, Myriam Hammad, 2024
Howard Carter examinant le troisième cercueil de Toutankhâmon en or massif, photographié par Harry Burton en octobre 1925. Wikimedia Commons
Image générée sur Midjourney, par Myriam Hammad, 2024.

Si des manifestations spectrales interpellent parfois les vivants, nos espaces numériques banalisent leurs présences dans nos usages quotidiens. Sur Facebook par exemple, où on compte en moyenne 370 décès par jour, il devrait y avoir plus d’utilisateurs morts que de vivants sur la plateforme d’ici 2070. Les réseaux sociaux ne s’automatisent pas autour du décès de leurs utilisateur.ices, l’accès aux données notamment est assez restrictif puisqu’accordé seulement grâce à une autorisation légale spécifique.
Se posent alors plusieurs questions autour de ces identités numériques post-mortem : les vivants s’occupent certes de vider la maison des personnes décédées, gèrent la partie administrative, organisent la cérémonie funéraire… mais que fait-on des données, de nos traces numériques ? Des sites proposent de s’en occuper nous-mêmes dès notre vivant. MyDigitalExecutor se présente comme un gestionnaire de ses propres données, de ses comptes sur les réseaux sociaux, après avoir lâché la branche. Pour le site iTombs, l’offre consiste à sélectionner nos données, nos médias (textes, vidéos…) pour de futures transmissions à nos proches, l’idée étant de les disponibiliser sous forme de QR Code, sur notre tombe par exemple.
Les plateformes en ligne dédiées aux mort.e.s, de manière plus générale, existent depuis plus de vingt ans. En 2001, le gouvernement chinois crée des mémoriaux officiels pour faciliter le culte des ancêtres. S’ensuivent d’autres cimetières virtuels, parfois à thèmes, pour les célébrités, les victimes de guerre, les personnes tuées par le sida. A un degré encore plus haut, un cimetière virtuel, Nekrocemetery.anarchoserver.org recense les sites féministes qui n’existent plus. Ces données qui étaient vouées à disparaître d’internet deviennent selon ledit cimetière virtuel, des données mortes “au potentiel zombie”.
Des changements actuels : identités post-mortem et usages mémoriaux du web

Les usages numériques liés à la mort, qu’ils soient mémoriaux ou qu’ils touchent au choix de son identité post mortem, se multiplient et modifient d’une certaine manière notre rapport à la mort en elle-même, mais aussi à la notion de paranormal. Les archives de photos ou de vidéos, disponibles de par nos réseaux sociaux entre autres, donnent un accès privilégié à nos souvenirs, rendent l’hommage accessible autrement qu’en se recueillant physiquement sur la tombe, près de l’urne, dans un lieu de souvenir... Au-delà de l’accès choisi aux archives de par les fonctionnalités de souvenirs, d’archives ou d’albums numériques, certaines fonctionnalités permettent le surgissement des morts à des moments inattendus. Quel sentiment est-ce que cela crée lorsqu’une plateforme recommande le profil d’une personne décédée, voire invite à échanger avec elle, propose de jouer en ligne ? Que penser des comptes Instagram de célébrités qui continue de poster des informations, des images ?
Roland Barthes dans son ouvrage La Chambre Claire (1979) s’interroge particulièrement sur la nature de la photographie et son caractère d’archive. La photographie y est désignée comme une “micro-expérience de mort” où le sujet devient un objet d’observation arrêté dans le temps soumis au regard, à l’interprétation de la société. A l’instar de la photographie, les identités numériques, les archives qui la composent se figent dès l’instant où nous n’y avons plus accès mais sont également amenées, par certaines fonctionnalités, à resurgir dans nos quotidiens.
Ce qui était alors de l’ordre du paranormal : recevoir des messages, entendre ou voir les morts à un moment inattendu, est désormais possible virtuellement. Le clonage de voix par voie numérique, notamment via des intelligences artificielles, rend la conversation plausible entre défunt.e.s et vivant.e.s. Ce déplacement de la frontière entre ce qui est de l’ordre du normal et du paranormal, du monde des vivants et et l’au-delà, nous interroge sur les possibilités futures de considérer la mort, les personnes défuntes ainsi que nos échanges avec elles.
C’est ici que commence notre interrogation. Les rites et communications avec l’au-delà se sont prolongés sur internet. Les usages mémoriaux du web, on l’a vu aussi, se sont développés - mais cela continue d’alimenter une pratique “spirituelle” inexplicable à ce jour, faisant des outils technologiques des moyens pour nos défunts de communiquer avec nous. Il ne s’agit donc pas là de “reproduire” ou de “conserver” des parts des défunts. Pourtant, ces “nouveaux rites” sont aussi venus questionner d’une autre manière ce désir de vouloir rester en contact avec les morts. A la frontière du récréatif et du sérieux, ces phénomènes ont aussi contribué à familiariser l’image du numérique de l’absent et à ainsi engager un mouvement où les internautes que nous sommes, auraient de moins en moins de difficultés à introduire ces représentations de la mort au sein de leurs vies et à envisager de manière moins spirituelle, leur propre espace post-mortem mémoriel.
Le développement des nouvelles technologies et la manière dont les êtres humains s’en sont emparés a donné lieu à de nouvelles cultures numériques post-mortem. Les pratiques religieuses et spirituelles se sont retrouvées transformées en 2.0 ont été utilisées comme des moyens de communiquer avec l’au-delà. Ici, on parle bien de pratiques qui se revendiquent du spiritisme en ligne. En Europe, c’est la figure d’Alan Kardec auteur du Livre des esprits (1857) qui fait office de “père fondateur” de la doctrine spirite , soit la capacité médiumnique de surmonter la mort, en proposant aux personnes ayant perdu un être cher de pouvoir communiquer avec lui. Comme le souligne Fanny Georges, Maître de conférence à la Sorbonne et ayant conduit la recherche sur les éternités numériques, Allan Kardec souhaitait véritablement pouvoir maintenir le lien entre les vivants et les morts et aller au-delà de la séparation physique d’avec le corps :
« La possibilité d’entrer en communication avec les esprits, est une bien douce consolation, puisqu’elle nous procure le moyen de nous entretenir avec nos parents et nos amis qui ont quitté la terre avant nous. Par l’évocation nous les rapprochons de nous ; ils sont à nos côtés, nous entendent et nous répondent ; il n’y a pour ainsi dire plus de séparation entre eux et nous. Ils nous aident de leurs conseils, nous témoignent de leur affection et le contentement qu’ils éprouvent de notre souvenir. C’est pour nous une satisfaction de les savoir heureux, d’apprendre par eux-mêmes les détails de leur nouvelle existence, et d’acquérir la certitude de les rejoindre à notre tour. » A. Kardec, le Livre des esprits, Paris, 1857, p. 149, cité par Cuchet, 2007, 82
Dans ses travaux, Fanny Georges a étudié des communautés proches du death metal, à l’époque sur Myspace qui évoquaient de véritables croyances et sorts numériques :
« L’une d’entre eux (la manageuse du groupe) a évoqué des anecdotes d’ensorcellement via les photos de profil, qui auraient donné lieu à des morts subites. Ainsi, selon elle, des personnes mal intentionnées et pourvues de pouvoirs spirites choisissaient au fil de leur navigation dans Myspace des profils d’usagers qu’ils ensorcelaient en se concentrant sur la photo de profil et en envoyant de mauvaises ondes - il ne fallait pas afficher son visage dans Myspace, mais une image de substitution, qui permettait d’éviter ce mauvais sort. »
Une nouvelle frontière dessinée entre normal et paranormal
Le futur de la mort : pour une éternité numérique ?
Communiquer avec les morts : les développements du spiritisme en ligne

Les nouvelles technologies nous permettent très concrètement de repenser la séparation entre les royaumes des vivants et des morts. L’intelligence artificielle générative qui s’est aujourd’hui démocratisée, est capable de produire de nouveaux dispositifs qui pourraient modifier ou à minima nous questionner sur notre rapport à la mort. Aujourd’hui, plusieurs services tels que HereAfterAI ou Eternos permettent aux êtres, de leurs vivants, d’enregistrer des minutes de leurs voix, des récits intimes, des expériences vécues, pour qu’elles-ci soient transmises à leurs proches lors de leur dernier souffle. Ces plateformes permettent ainsi aux vivants de venir “consulter” leurs défunts, sous forme de chatbots ou de podcast.
En mai dernier, l’allemand Michael Bloomer a été l’un des pionniers en la matière. Atteint d’un cancer et condamné, l’homme de 61 ans réfléchissait à son après et à ce qu’il pouvait laisser à sa famille. Avec Robert LoCascio, Michaël a alors choisi de construire son propre miroir numérique, qui pourrait répondre avec sa propre voix aux questions de ses proches et de ses futurs petits enfants. Cette initiative fait notamment écho aux différents “deadbots” qui ont été créés et qui ne manquent pas de faire polémique. Certains jugeant cette situation “malsaine”, voire “pathologique du deuil”. Pour d’autres, comme Grégoire Moutel, directeur d’un Espace régional de réflexion éthique et chef du service de médecine légale au CHU de Caen :
« L’apparition de ces deadbots s’inscrit dans un phénomène plus large, qui est l’évolution du rapport de nos contemporains aux traces mémorielles (...) A l’hôpital, témoigne-t-il, nous recevons de nouvelles demandes, issues de personnes en fin de vie qui désirent enregistrer des messages vocaux ou vidéo afin de laisser une trace à leurs proches. »
Mais ces nouvelles pratiques ne sont pas si faciles d’accès. Dans le cas de Michael Bloomer, cela lui a pris du temps. De nombreuses heures d’enregistrement à répéter les mêmes phrases du “je t’aime” à “ouvre-moi la porte” où toutes les émotions de l’individu devaient pouvoir être reconnues à travers sa voix. Aussi, elles sont rendues possibles aujourd’hui, mais à un prix relativement onéreux : environ 15 000 dollars pour obtenir donc une sorte d’ombre de soi-même.
Deadbots : un dialogue sans fin
Alors que ces pratiques sont encore aujourd’hui peu répandues, on peut tout de même constater une évidente forme de diversité et d’évolution des rites funéraires à travers le monde. Alors que notre monde, justement, manque de place, la solution numérique pourrait-elle venir remplacer les lieux de recueil et de paix que sont aujourd’hui nos cimetières ? Pourrions-nous demain devenir nos propres objets connectés que l’on se transmettrait de générations en générations ? Le souhaitons-nous seulement ?
La mort fait partie de ces passages qui cristallisent particulièrement les croyances. Sommes-nous plus enclins à choisir notre mémoire ou à conserver des rites issues de traditions et de religions ? Et pourquoi pas les deux ?
Dans l’évolution des rites, le mariage de la technologie et de la tradition semble celui qui pourrait le plus correspondre aux modifications des émotions et des usages humains. Mais survient alors la question du coût de la mort. Mourir coûte cher. Faire conserver sa mémoire l’est d’autant plus. Il faut compter près de 15 000 euros pour son “miroir numérique” via Eternos ou HereAfter, soit le tarif pour une concession à perpétuité au Père Lachaise sans monument. Les mort.es dont on connaît les noms encore aujourd'hui sont peu à s'être retrouvés dépourvus quand la bise fût venue.
Quid de tous celles et ceux qui mourront sans le sou? Est-il juste que leurs mémoires disparaissent et avec elles les traces de leurs récits, de leurs expériences et de leur intimité ? Pourra-t-on demain se sentir en dette affective de nos proches qui n’auront pas pu nous laisser une part d’eux-mêmes ? Fera-t-on exister de nouveaux systèmes de solidarité sur ce sujet, de nouvelles expériences mémorielles ? Au-delà de l’aspect affectif que comportent ces rites et ces transmissions, ils viennent aussi façonner un récit du monde pour celles et ceux que nous sommes et pour celles et ceux qui nous succéderont. Maintenir et raconter toutes et tous nos morts, c’est aussi maintenir la lutte contre une mémoire standardisée et reproductrice de dominations.
Cimetières du futur et mémoires divergentes


